Jeudi matin
L’ambiance au Cab est de plus en plus étrange.
Minus et l’Impératrice sont revenues du pays lointain dans lequel elles s’étaient rendues la semaine dernière.
Et depuis, rien n’est comme avant. Jeudi matin, je ne savais pas encore pourquoi.
J’ai de la fièvre aussi. Ça fait plusieurs jours que j’ai de la fièvre. Ou plutôt, plusieurs semaines que j’ai de la fièvre depuis plusieurs jours.
Je ne m’inquiète pas. Je me connais. J’entends le message que m’envoie mon corps. Impuissante, mais je l’entends.
Jeudi midi
J’appelle mon Eos. Pour l’entendre et pour reprendre des forces.
« – Bien arrivée ?
– Oui ! Il fait un temps magnifique. »
Le son de sa voix me suffit déjà.
Chaque instant passé dans le Carton, j’ai l’impression de perdre un bout de mon âme. De perdre un bout de mon amour pour le droit, de voir naître un dégoût pour la profession, et une inquiétude généralisée sur l’humain. L’humain dans sa conception d’adulte, d’homme, de requin. Je ne sais pas trop.
Mais je me bats.
Pour le droit, je replonge mon esprit dans les mécanismes juridiques que je chéris. Pour la profession, je repense à chacune des rencontres d’exception qui m’a mise sur sa route.
Et pour l’humain, je pense à tous ceux qui m’entourent dont je n’avais jamais réalisé le niveau d’exception.
Comme mon Eos.
En lui parlant, je prends conscience du caractère précieux des qualités qu’elle incarne.
Car mon Eos n’a pas de qualité, elle est des qualités.
« Générosité », « simplicité », « vivante », mon Eos tord le cou à ces qualificatifs, elle en est imbibée et les représente à chacun de ses actes, à chacune de ses pensées.
Généreuse, car elle donne sans compter son être tout entier ; simple, du par son rapport à la vie qui est déjà le plus beau des cadeaux et vivante car justement, il faut faire honneur à ce cadeau.
« Viens ! ».
Je sursaute en entendant ces mots.
Je lève la tête.
Je vois Minus et l’Impératrice chuchoter devant le Carton.
Un gloussement s’échappe de leurs médisances.
Je me demande ce que je fais là.
« J’arrive ».
Vendredi, 11h (heure d’Athènes)
L’avion se pose sur la piste.
J’ai du mal à croire que j’ai osé. Mais j’ai osé.
Dire que je ne serai pas là demain, prendre un billet d’avion et partir.
J’ai osé, mais j’ai peur.
Peur de cette fièvre qui ne descend pas, peur des foudres que je devine déjà s’échapper du Cab.
Mon Eos m’attend à la sortie de l’aéroport.
Elle me prend dans ses bras. Sans dire un mot. Elle sait mon état de fébrilité. Elle sait qu’une étreinte suffit, et qu’il n’y a rien à ajouter.
« T’as envie de quoi ? »
Je lève la tête. Je réfléchis.
De quoi ai-je envie ?
De retrouver le sourire, de me libérer de cette angoisse permanente, de regarder le soleil dans les yeux, peut-être de mettre les pieds dans l’eau.
J’ai envie d’être loin.
« De rouler ».
Mon Eos me lance les clefs de sa voiture.
J’ai toujours adoré la route.
Depuis toute petite. Depuis l’époque où lorsqu’un voyage approchait, je passais des jours à enregistrer mes chansons préférées d’un CD vers une cassette double-face et où je prévoyais des piles de rechange pour mon walkman.
Les paysages qui défilent en rythme avec la musique. Le temps d’avoir le temps. L’imaginaire délivré de ses limites.
On a roulé.
On a vu la pluie, la pluie laisser place au soleil, le soleil disparaitre derrière les montagnes, les montagnes changer de couleur et la couleur réapparaitre sur mon visage.
J’étais heureuse.
Comme ça, si simplement.
En roulant.
Quatre heures plus tard, mon Eos s’est esclaffée et m’a indiqué une sortie.
Elle connaissait cette ville.
Elle a composé un numéro sur son téléphone, m’a fait danser au son de son accent hellénique et a raccroché.
« Des amis de ma mère habitent ici ! Je les ai eu au téléphone ! Ils nous reçoivent pour la nuit ! »
Je souris.
Les choses peuvent parfois être si simples.
Au même instant, mon téléphone sonne.
Texto.
Costa : « C’est la guerre au Cab. Minus a raconté à l’Impératrice que tu avais dit que tu trouvais ça honteux le coup des Dragibus. Du coup l’Impératrice est en train de faire le tour des bureaux en te traitant de tous les noms. »
Mon estomac se noue à nouveau.
J’avais presque oublié.
« Je crois que c’est cette maison mais je ne suis pas sure ».
Mon Eos s’est retournée vers moi, resplendissante.
« J’ai hâte que tu vois ça… Le verger... »
Dès l’instant où nous avons garé la voiture les choses se sont enchainées.
Les deux jours qui ont suivi se sont déroulés dans un paradoxe sans précédent.
J’ai vu la mer, j’ai vu le soleil. Je me suis régalée de sucré et de salé. J’ai mis mes pieds dans l’eau et j’étais encore plus petite que d’ordinaire face à la montagne.
Mais surtout, j’ai été reçue par des gens que je ne connaissais pas, parlant une langue que je ne comprends pas.
Moi qui aime tant les mots.
Et pourtant.
« Les mots, les mots sont immobiles, triés, rangés, classés »
Je souris.
Je pense à tous les mots que j’ai pu dire au Cab. Ma volonté de communiquer. D’expliquer à mes interlocuteurs la rationalité de mon mal-être, afin de faire évoluer les choses.
Tout ces mots dans le vent.
Pendant deux jours j’ai partagé énormément de choses avec ces gens que je ne connaissais pas, parlant une langue que je ne comprends pas.
Comment est-il possible que nous nous soyons si bien compris ?
Je repense à nos fous rires. Je repense à nos reflexions, sur la vie, mises en forme par des mots éparses prononcés dans des langues variées, de gestes et de regards. Je repense à mon sentiment de gratitude infini à l’égard de ces gens que je ne connaissais pas, parlant une langue que je ne comprends pas, qui ont fait de mon confort et de mon bien-être leur priorité absolue.
Le deuxième soir, la fièvre était tombée, mais j’avais toujours du mal à m’endormir.
L’Impératrice a hanté mes nuits, forcé par le texto de Costa, mon esprit était soumis à de longs et fastidieux dialogues imaginaires.
Puis, le dimanche matin, tout s’est arrêté.
Les voix de l’Impératrice, de Minus, de Patrick et de l’Associé Vampire se sont tues pour laisser pleinement s’exprimer celle de la sagesse de mes hôtes.
J’ai compris.
Qu’importe le français, ce sont ceux du Cab les gens que je ne connais pas, qui à l’évidence parlent une langue que je ne comprends pas. Aveugles face aux richesses qui ne s’achètent pas.
J’ai étreint mes hôtes.
Fière de les avoir rencontré, fière d’avoir tant appris d’eux.
Mon Eos a pris le volant.
J’ai regardé le verger s’éloigner en me laissant envahir par un sentiment de plénitude sans pareil.
Impéraqui ?

