Depuis 10 jours, ça devient dur.
Avec Costa, on ne sait plus quoi faire pour éviter la fonte de nos cerveaux.
J’ai l’impression que cette menace est imminente.
Passer d’un rythme 8h30-3h30 de juillet à décembre plongée dans un bain d’adrénaline, en permanence stimulée intellectuellement à l’inanité d’un cab sans âme et sans dossier, à attendre que quelqu’un daigne frapper à la porte du carton qui nous fait office de bureau pour nous gratifier d’une tâche froide (sans aucune intention de nous impliquer ni de nous former), est aussi rude que si j’avais été téléportée nue au milieu de l’Arctique alors que j’étais en train de creuser un trou sans fond au milieu d’un désert oriental.
Du coup, avec Costa, on s’anime comme on peut.
Et c’est pas glorieux.
« On écrit un rap? » « Viens, on fait un lipdub! » « Tu penses qu’il y a plus de morts ou de vivants sur terre? » « Je vais faire un tour d’étage. » « Je vais faire un autre tour d’étage. » « On mange quoi? » « T’as lu les critiques de 50 shades? » « On mange quand? » « Regarde la vidéo de Gui-Home, c’est exactement ça! » « J’ai encore faim. » « Petite sieste? »
Restez calme. Ne pas craquer. Ne pas devenir comme Patrick.
Patrick, c’est le p’tit nouveau. La jeune recrue.
Patrick est là depuis 5 mois et j’ai fini par comprendre que Patrick s’ennuie encore plus que nous.
Je dis « fini par comprendre » car il a été dur de ne pas se laisser duper par son attitude de vieille tortue ayant bien roulé sa bosse au fil des dossiers et ses airs de je-sais-tout. Car Patrick est comme ça, il commence toutes ses phrases par « Nous les avocaaaats… » et veut nous faire croire que sans lui, le Code civil de 1804 n’aurait sans doute pas vu le jour. (NDLR : la rédaction essaye toujours de comprendre pourquoi Patrick répond toutefois « je sais pas, mais ça m’intéresse » aux questions qui lui sont posées. Nous ne manquerons pas de vous en tenir informés.)
« Il a pas l’air si confiant que ça Patrick », surtout quand on voit sa tête apparaître devant la porte vitrée de notre Carton. 30 fois par jour. Tel un petit garçon qui essayerait d’apercevoir un téton en se cachant dans les vestiaires des filles.
« Tu bosses sur quoi? Tu bosses pour qui? Fais voir, tu fais quoi? »
C’est là qu’on a compris. En fait, Patrick, c’est un peu le vainqueur de « tout le monde veut prendre sa place ». Il s’accroche à son contrat de collaboration comme à un trésor incas et regarde les Stagios comme une bombe à retardement qu’il est de son devoir de désamorcer. Par tous moyens.
Du coup, il fait des trucs étranges. Comme secrètement modifier des documents écrits par des Stagios pour supprimer le nom de leur auteur, ou faire courir de sacrés rumeurs auprès de qui veut l’entendre.
J’ai essayé de comprendre ce qui le motivait, mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on est pas sur la même longueur d’ondes.
« Alors ta recherche de collab, ça avance? » a-t-il un jour osé demander.
« On verra, ce ne sera pas ici en tout cas. »
Je ne savais pas qu’il était possible pour un homme de devenir aussi rouge, et de perdre autant d’eau si vite.
« Pourquoi? » a-t-il réussi à prononcer dans un râle de plaisir.
Par où commencer? Les raisons fusent dans mon esprit! Le fait que mon cerveau se liquéfie? Que le degré d’irrespect de ceux qui m’entourent dépasse toutes les caricatures jamais entendues sur les gros cabs?
Alors j’essaye de lui expliquer. Calmement. Je n’ai rien à cacher.
J’essaye de lui dire que tout ne tourne pas autour de l’argent et que le droit c’est bien, mais que la vie, c’est mieux. Alors, si c’est pour donner sa vie à un cab où on ne fait même pas vraiment de droit, juste pour de l’argent, ça n’a pas vraiment de sens non?
« Je comprends pas. OK, t’es malheureuse ici. Moi aussi, je suis malheureux ici. Mais je ne vois pas le problème. »
***
Dis moi Patrick, tu la caches où ton âme?

